Vagues structures
Je me permets aujourd’hui d’introduire un barbarisme : hyperpoésie. Par ce terme barbare, j'entends une sorte de poésie au carré appliquée à de la prose dont la structure et non la prosodie est poétique.
Structure ? Pensez à Butor, Proust et ci-dessous à Virginia Woolf (pour ne citer qu’eux) qui ont bâti leurs récits dans une carcasse, elle-même faite de rimes, de rythme, de refrains, de répétitions. Voyez-vous, ces textes, sans être écrits en vers, deviennent poétiques parce que les différents chapitres s’articulent, telles des œuvres musicales, en couplets et refrains, usent de rappels, d’un entrelacs de thèmes et répétitions qui se perçoivent en prenant du recul ou en fermant l’ouvrage.
Même si le barbarisme d’hyperpoésie ne dépasse jamais ce billet, sachez que la poésie s’exprime parfois à des niveaux supérieurs de la création littéraire, dans la cohérence qu’insuffle l’auteur à un corpus en prose.
Aussi, en février dernier, je lisais et écrivais ceci :
Dans le mouvement lancinant des vagues…
Dans le mouvement lancinant de l'aéroplane au-dessus de l'océan tandis que roulent les heures qui délimitent les fuseaux de ma vie.
Dans le mouvement lancinant du TGV qui m'emmène de Paris à Bruxelles puis, deux semaines plus tard, comme une vague qui refoule à la recherche de l'océan perdu, de Bruxelles à Paris, je me suis laissé bercer par la prose fluide mais scandée, quasi hypnotique de Dame Virginia.
Dans le mouvement des métros parisiens et montréalais, dans ce mouvement lancinant que seuls les transports en commun nous permettent, je fais abstraction de ce qui m'entoure et me plonge dans ce chef d'œuvre au cœur de l'intime, au cœur de ce que nous ne connaîtrons jamais : la pensée d'autrui. Car c'est le premier miracle de cet ouvrage de faire converger, autour de rencontres anodines, les pensées de six personnages (j'avais envie d'ajouter en quête d'eux-mêmes et non d'auteur) plus un personnage héros sans voix.
Le groupe est un prétexte pour que chacun puisse se situer, trouver la force d'approfondir son ressenti: Ce qu'il pense de moi, ce qu'elle s'imagine, ce que je pense qu'elle pense, ce que je peux décortiquer de son comportement, ce que cela provoque en moi, voilà en quelque sorte ce dont est faite l'intrigue.
"Le mariage, la mort, les voyages, l'amitié, dit Bernard; la ville et la campagne; les enfants et tout le reste; une substance aux multiples côtés arrachée à cette obscurité"
Sept personnages donc aux tempéraments différents sont le prétexte à neuf chapitres, neuf groupes de voix, de monologues étalés sur le temps d'une vie émis par ces six personnages entrecoupés de descriptions de scènes marines ou côtières dictées par le narrateur.
C'est en étançonnant son œuvre dans une armature très structurée que l'autrice développe ses voix, ses monologues intérieurs à l'allure plutôt digressive. En effet, chaque chapitre donne la parole aux différents narrateurs, accentue le discours de tel ou tel comme un vers jouerait de l’accent tonique, revient et développe un thème précis, use de rappels, de répétitions telles des rimes insérées dans la prose. Les descriptions maritimes ponctuent la lecture et font office de refrains.
Cette hyperstructure n'a pu que m'évoquer La Modification de Butor sans pour autant que les deux aient un propos semblable. Bien sûr, il s'agit ici de littérature expérimentale. Bien sûr, ces hyperstructures rédactionnelles ont un caractère poétique au carré, comparable au formalisme imposé au sonnet et autres formes de poésie classique mais appliquée à de larges écrits en prose. C’est en cela que je parle d’hyperpoésie.
Ainsi Woolf dans l'organisation du "mobile" littéraire que sont Les Vagues atteint une véritable poésie, par les mots, les images souvent liées à l'écoulement de l'eau, au souffle du vent mais surtout par cette émotion, cette légère touche de psychologie profonde qu'elle se retient bien de dévoiler. Effleurer me semble le mot exact: les vagues effleurent la plage et se couchent sur le sable - pour reprendre une image absolument épuisée.
"Moi, avec mon calepin sur moi, composant de belles phrases, je n'avais noté que les changements; une ombre, j'avais noté consciencieusement les ombres."
Mais s'agit-il seulement de ça ? de tout ça ?, direz-vous.
Non !, bien sûr que non. Il y a encore l'immense poésie qui se dégage, du phrasé, du rythme et des descriptions côtières.
Il y a surtout un huitième personnage dont on ne parle guère, que seule la structure met à nu. Le personnage qui les rassemble, qui leur tient de prétexte. Non il ne s'agit pas de Percival, ce septième de la bande, qui lui n'a pas droit à la parole et meurt à mi-course.
Le huitième ? C'est le temps. C'est lui qui juxtapose, assemble et confronte les instantanés de ces six êtres pensant, soliloquant. Neuf épisodes de retrouvailles qui s'étalent sur l'espace d'une vie pendant lesquels se révèle le temps qui a cheminé, qui a passé. Allégorique le temps ? Pas vraiment, il a un corps, une chair, un allant; il se promène parmi ces monologues et leur donne consistance.
"je percevais, à voir vos manteaux et vos parapluies, même à distance, à quel point vous êtes implantés dans une substance faite d'instants répétés mis ensemble"
Instantanés ai-je dit ? Monologues qui, telles nos pensées qui se répandent à la vitesse de la lumière dans nos consciences, pourtant ont besoin du temps de la narration, du temps que met la vague pour s'effondrer sur le sable, la digue, le quai de l'indifférence humaine.
C'est le temps qui donne naissance à ces explosions de conscience, leur donne l'éclat momentané de l'écume qui déferle sur la narration, c'est lui qui les fait disparaître avalés par la vie.
Comment cela finit-il ?
Cette immense structure poétique va aboutir en une vague finale, la grande lame qui emporte tout, le dernier chapitre tout entier récité, résumé, commenté par Bernard dans lequel s'enchâssent tous les autres récits, les autres destins, les fins tragiques ou les derniers espoirs déçus. C'est dans ce récit que les divers protagonistes viennent se fondre dans un centre informe qui les absorbe, confond leurs parcours et avale leurs différences:
"Cette différence dont nous faisons si grand cas, cette identité que nous chérissons fièrement, était vaincue."
Ce trou noir leur donne une présence bien plus imposante, plus éclairante que leur sept lignes de vie éparses et même confondues.
À la fin, il y a la mort ?
"C'est étrange comme les morts nous sautent dessus au coin des rues, ou dans les rêves."
Non ! Percival décède en cours de récit. Les autres ne sont-ils pas juste des vagues qui se brisent sur un rivage de mots, de phrases indéfectibles.
…
Vagues sur l'Adriatique, photographie de l'auteur.
Thierry Noiret 2026-10-16
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.