Parce que !

Jazz et poésie

Si dans les semaines précédentes nous entrions de plain-pied dans l'univers musical avec un Requiem puis un Stabat mater, aujourd'hui nous pouvons poursuivre notre découverte avec un style plus éloigné de la littérature à savoir le Jazz.

En effet, une des sorties les plus remarquées de l'été au Québec nous y invite:

La Trilogie des odeurs par Jacques Kuba Séguin.

Certains grandes œuvres ne sont pas destinées à rester solitaires. Elles appellent des suites, des reprises, des variations, des élévations. Ainsi les grandes épopées, les cycles romanesques comme la Comédie humaine de Balzac, les Rougon-Macquart de Zola ou la Recherche du temps perdu de Proust. Si on parle de peinture, nous pensons aussitôt à Rubens et son Cycle de Marie de Médicis ou encore aux Ménines de Picasso.

Il ne peut en être autrement pour la musique : La Tétralogie de Wagner est l'exemple par excellence, mais les Quatre saisons que l'on écoute rarement séparément en sont un autre. Schubert et Schumann, quant à eux, ont écrit de superbes cycles de lieder.

Mais aujourd'hui nous parlons de Jazz. Et plus particulièrement de La Trilogie des odeurs de Jacques Kuba Séguin. Une sortie récente et étonnante du trompettiste montréalais.

Apposer l'étiquette Jazz permet de classer ses compositions sur son téléphone ou dans sa bibliothèque musicale mais la musique de Kuba Séguin reste difficilement classable; elle a des couleurs, des mouvements, bien sûr de la lumière et même des odeurs. Kinesthésie oblige!

En outre, elle s’enrichit de nombreuses influences : musiques traditionnelles, classique, baroque, contemporaine… rythmes, motifs, émotions de toute nature… Ce sont divers univers qui se rencontrent, se superposent, parfois se confrontent: symphonique, expérimental, populaire, cinématographique et même celui de la chanson.

Le trompettiste a choisi les odeurs comme fil conducteur de sa trilogie, curieux pour un musicien… Celle-ci sont numérotées, et il n’a pas fallu attendre le numéro cinq, comme chez Chanel, pour qu'elles explosent en parfums tentants et doux à nos oreilles et éveillent des souvenirs inoubliables.

L'odorat, en effet, n'est-il pas le sens de la mémoire, celui qui, plus que les quatre autres, n'oublie jamais! Probablement le plus poétique des cinq sens, parce qu'au-delà de tout langage, toute règle, toute forme.

Les trois pochettes de la trilogie nous montrent trois photographies de femmes à trois âges différents répondant ainsi à la pyramide olfactive : de l'enfance à la maturité... Ainsi la musique de cette trilogie nous raconte le temps. Y a-t-il sujet plus poétique que l'évocation du temps ?

Parfum no 1 m'appelle immédiatement avec l'accroche répétitive au piano, les changements brefs de tonalité, les envolées lyriques ou celle plus matérielles de la trompette sur laquelle la mélodie se cherche un thème tout en proclamant sa liberté : "Danse du hasard" est le titre du 1er morceau mais la composition de ce hasard reste très maîtrisée. Bientôt apparaîtront de timides voix, puis une très suave berceuse aux paroles des plus douces, optimistes, celles de la mère berçant de son enfant. La berceuse, cette poésie dans laquelle nous sommes plongés dès la naissance.

Parfum no 1 est une œuvre qui évoque l’enfance, la famille; l’orchestration reste dans l'intime, l'introspection, la découverte même si no 1 se termine sur une composition plus complexe, où la trompette dialogue avec les instruments, piano en tête, pour trouver finalement son thème et son apaisement.

Parfum no 2, ouvre portes et fenêtres aux odeurs. Celles-ci prennent de l'ampleur. La "Danse du hasard" du 1er volet revient ici métamorphosée. L'Orchestre national de Jazz de Montréal y ajoute toutes ses subtiles fragrances et la trompette atteint la maturité, explore les sonorités du Jazz band, devient adulte si on continue à se fier à la métaphore du temps.

La vie s'y déploie comme un film très personnel mais à l’aide d'un langage commun, partagé avec l’ensemble de l’orchestre. Ainsi "Paysage pour Muniak" - pour quelle raison ? - me fait penser à "Ascenseur pour l'échafaud". Cela parle des rencontres, des opportunités qui s'ouvrent. Le disque - si je peux oser ce terme déjà suranné - se termine sur un hymne à la gratitude totalement apaisé.

Parfum no 3 est certainement l'œuvre de la maturité assumée. Vieillesse n'est pas synonyme de sagesse contrainte. Au contraire. D'ailleurs, "Il n'y a pas de hasard" sous la forme d'une marche appuyée par l'orchestre symphonique de Trois-Rivières vient clore les deux morceaux dédiés au hasard des deux premiers opus.

Nous retrouvons ensuite avec joie la très belle Fugue avec Anaïs (reprise du morceau de 2012) mais celle-ci maintenant prend de l'ampleur, occupe plus d'espace… Elle acquiert une liberté de toute autre nature. Le thème se risque tantôt à des accents baroques, tantôt arbore un style solennel, offre à tout moment à la trompette et au piano des occasions d'improviser.

"In Coelum" ("Dans le ciel" en latin), est un nouvel espace ouvert à la trompette, au piano, aux percussions et à l’orchestre pour dialoguer en tout respect de chacun. C'est aussi une quête de modestie et même de silence.

"Le cortège des fragrances" clôt la trilogie. Le morceau refait le chemin de tous les épisodes précédents, revisite les odeurs, les couleurs, les différentes orchestrations, les thèmes qui ont structuré cette trilogie. Poétique cortège dont le parfum nous enivre tels les vers d'un Baudelaire ou un Rimbaud.

Pour les amateurs de Jazz, les fous de trompette, d’impro, de musiques singulières, de mélanges subtils ou audacieux, pour les amateurs de parfums enfin, cette trilogie est indispensable dans votre collection.

Vous ne me croyez pas ? Allez-y voir: Site de l'artiste

La Trilogie des odeurs



Thierry Noiret 2026-09-04
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi qui ne suis pas musicologue mais amateur de musiques et d'originalité.

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