Vivaldi et moi
Une petite séance de cinéma ça vous dit ?
Dernièrement, cinéma Beaubien dans mon ancien quartier à Montréal: Primavera un film de Damiano Michieletto sur un scénario de Ludovica Rampoldi.
Poétique me demanderez-vous ?
Si je parle de ce film dans mes chroniques, c’est qu’il y a de la poésie, ajoutez-vous !
Et vous n'avez pas tort! En effet, il y a une certaine poésie dans ce film sur un orphelinat pour jeunes filles à Venise qui jouent sous la conduite de Vivaldi. De belles images de la Sérénissime en tout cas, des extraits des concertos du maître vénitien. Propre à nous faire rêver !
J'en doute, car, au-delà de la poésie, le tout baigne dans une ambiance dure, sinistre même : Les premières image en témoignent ! S'ensuivent des dialogues coupés au couteau, un environnement quasi-carcéral, une discipline à peine supportable et une mélancolie omniprésente. D'ailleurs, la trame sonore est bien inspirée du Prêtre roux mais majoritairement à l’orchestration étonnante, discordante, toute contemporaine!
Un scénario bien construit, sans aucun doute, avec quelques scènes dramatiques à vous soulever les tripes finit par conquérir mais remuer le spectateur.
Au-delà de la critique de la société aristocratique vénitienne, ce qui ressort c’est une violente diatribe contre la société patriarcale, celle atemporelle, brutale et orgueilleuse de sa brutalité.
La musique, continuer à jouer, rester premier violon (pourquoi ne dit-on première violon pour une femme?) avec Maestro Vivaldi, voilà tout le mal que désirait Cecilia, l’héroïne malheureuse de ce drame aux couleurs baroques et à la langue si chantante.
Résolument féministe, le propos du film est totalement d’actualité dans ce début du XXIe siècle bien trop hanté par le masculinisme ! Ce avec quoi je suis entièrement d’accord.
Mais entrons dans le second sujet de ce billet. Je n’ai pas mentionné la scénariste sans idée préconçue. Je lui reconnais un réel travail de récriture. En effet le sujet du film s’inspire abondamment du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa que j’avais lu (par hasard) quelques mois plus tôt. Roman que j’avais acheté, comme souvent, dans une librairie d’occasion en ne lisant que les quelques deux premières pages. Le style étonnant de Scarpa m’avait subjugué.
Mais commençons par la bataille des titres: Le film en italien s’appelle Primavera, ce qui fait allusion au premier des concertos des Quatre saisons mais surtout évoque la jeunesse des protagonistes musiciennes à l’Ospedale.
En français, on a osé traduire par Vivaldi et moi, ce qui en fait un film psychologique et rien de plus. À mon avis, on perd beaucoup de l’intrigue.
Le livre qui a inspiré le film s’appelle Stabat Mater et ce titre prend toute son importance à la lecture. En effet, le sujet principal du roman est ce journal que tient Cecilia et qu’elle adresse à sa mère, lui racontant ses journées mais surtout la cherchant, l’interrogeant sur les raisons de son abandon déchirant à sa naissance.
Stabat Mater en latin est le titre d’un type de composition liturgique chantée sur la souffrance de Marie devant le Christ en croix 1.
Dans le roman de Scarpa, il y a ce dialogue de souffrance entre le silence de la mère absente (probablement fille de joie) qui a abandonné sa fille à la naissance pour « tenir debout »2, continuer à vivre et la souffrance de la fille qui emplit le roman de sa litanie.
Jugez plutôt du rythme et de la force de l'écriture de Scarpa dès les premières lignes du roman:
« Madame Mère, au cœur de la nuit, je quitte mon lit pour venir, ici, vous écrire. Rien de nouveau, cette nuit encore l'angoisse m'a assaillie. La bête m'est familière maintenant, je sais lui tenir tête. Ma désespérance n'a plus de secret pour moi.
Je suis mon mal et mon remède.
La marée montante des pensées amères me prend à la gorge. Il faut la reconnaître aux premiers signes et réagir sans lui donner le temps de déferler sur mon âme. Le flot enfle vite et submerge tout. C'est un liquide noir et empoisonné.
Les poissons moribonds remontent à la surface, gueule béante, se débattent. En voici un, il affleure, il suffoque, il meurt. Ce poisson, c'est moi.
Je me vois mourir, je me regarde de la berge, déjà le liquide noir et empoisonné frôle mes pieds.
Un autre poisson à fleur d'eau agonise, c'est la pensée de mon échec, c'est encore moi, je meurs une seconde fois.
Pourquoi remonter à l'air libre ? Mieux vaut mourir sous l'eau. Je suis happée par le fond. Je coule. Tout est noir. »
Car Scarpa manie les métaphores filées avec grand art: la noyade à Venise visualise très exactement l'état mélancolique de Cecilia.
« Madame ma mère... vous êtes ma répétition, mon oraison, ma condamnation, mon ennui. »
Entendez-vous l'allitération en on, comme une cloche qui bourdonne ?
L'alliance entre la mère, la mort et la mer souvent avancée gratuitement en poésie acquiert dans ce roman une vraie raison d'être clamée et donne une saveur obsédante qui nous fascine.
Le romancier parvient donc, avec une grande dextérité, à écrire son intrigue sous cette forme de litanie et imprime ainsi un rythme tout particulier à une histoire moins féministe qu’historicisante… et MUSICALE.
Le scénario du film est plus brutal, des épisodes ont été modifiés, ajoutés pour émouvoir le spectateur. Tout concorde à mettre en scène un message bien défini à l’adresse des mâles et de la société qu’ils ont bâtie tandis que le livre transporte un autre message plus subliminal mais d’allure bien plus poétique.
Le monde étouffant de l'orphelinat, le manque de socialisation des orphelines déjà privées de cordon ombilical, la discipline des répétitions de musique et les appels continus de Cecilia à sa mère inconnue impose un rythme étourdissant mais implacable.
« Mais parfois je me demande si je ne vivrais pas mieux avec moins de mots. Je ne peux pas les vivre pleinement ici. Je mène une vie abstraite. Les mots tournent autour de ma tête comme des mouches. Ils bourdonnent, je n'arrive pas à les attraper et, quand je les attrape, ils sont morts »
Vous entendez ce bourdonnement, cette implacable répétition de l’absence, de la mort, de l’abstraction du monde des vivants.
Un message sur la relation mère-fille bien sûr, sur la transmission des générations, rythmé comme un concerto, sur la souffrance intemporelle, lancinante de l’abandon, souffrance muette de la mère, souffrance de la fille, prière et chant.
Toute la poésie de Scarpa - car, Oui!, certains romans sont aussi poèmes - réside dans ce geste de Cecilia : écrire ce cahier où métaphores et mélancolie obsédante, forment une véritable élégie à l'abandon.
Finalement deux œuvres au décor et au pitch semblables mais deux messages, deux cibles différentes. La fin – que je ne vous dévoile pas - réconcilie les deux versions mais le chemin n’a pas la même saveur, la même musique.
Divertir certes…
Ce sont décidément deux plaisirs divergents : le spectateur se laisse emporter et ressort avec son message bien emballé; le lecteur, lui, intègre le rythme lancinant, bâtit son oratorio, en définit les couleurs et recompose sa compréhension de la maternité :
« Les enfants sont la peur de mourir qui s'échappe de nos corps mortels » nous dit Scarpa.
Lien pour des informations sur le film : Vivaldi et moi
Lien pour des informations sur le livre :Stabat mater
Thierry Noiret 2026-08-28
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.