Requiem
Il existe une équation qui veut que poésie = évocation de la mort.
Une fatalité ?
Ou plus simplement la mort est-elle ce lieu trop immense pour être dite en prose ?
Mais, pour une fois, retournons le gant à cette équation.
Et abordons le Requiem, celui qui chante la messe des morts.
Un requiem est-il poétique ?
Ou comment le rendre poétique ?
Aujourd'hui Pascal Quignard, Requiem.
Rédiger un requiem... se mettre à sa table de travail et réinventer l’éternité assoupie ?
Peut-on vraiment (ré)écrire cela ?
Ou simplement traduire, ou encore revisiter un texte liturgique séculaire, qui plus est en latin ! Simplement l'annoter, lui apposer quelques réflexions plus personnelles, lui donner plus d'émotions, plus de relief encore ?
Non ! Pas besoin d’émotions, chacun les siennes devant le défunt.
Pas besoin non plus de revoir la liturgie, ce ne sont pas les mots que l’on écoute mais bien la douleur qui torture, la musique qui emporte, l’élan froid mais vibrant de la camarde qui nous envahit !
Non !
Ce n'est d’ailleurs pas la voie choisie par Pascal Quignard pour mettre toute la force d'expression du requiem chrétien en relief. Il choisit au contraire de le contrarier, de l'interrompre à tout moment et le contredire…
Il décide donc d'entrecouper le texte traditionnel de la messe des morts par les paroles proférées par la Sibylle de Cumes. Au texte du requiem latin viennent donc répondre les prophéties grecques de la prophétesse. (Le texte est bien entendu publié avec sa traduction en vis-à-vis)
Ainsi avons-nous un récit double, contradictoire, sous la forme liturgique de répons. Aux aspirations chrétiennes à la résurrection, à l'espérance d'éternité du chœur, répond la Sybille par son besoin de mourir, de trouver un repos vide de tout symbole, de toute persistance, un besoin de disparition, d'oubli total.
"O mon père!
Que demandent les âmes aux eaux ?
Passer.
Mourir."
Deux langues - celle de la liturgie chrétienne confrontée au grec de la prophétie antique - pour exprimer deux visions de la mort et deux conceptions du pourquoi de la vie… totalement opposées.
Quand les Latins aspirent à l’éternité, les Grecs demandent la paix, l’oubli, la mort tout simplement. Un dialogue de sourd ? Non ! Car l’éternité entend… entend ceux qui se taisent dans les flots troubles du Léthé et ceux qui contemplent l’Éternel en silence.
Et la poésie là dedans ? N’entendez-vous pas vous aussi ces deux silences qui se répondent, dialoguent, se taisent en harmonie ? Si la poésie n’était faite que de ça : silence et harmonie ? Si les hommes, minimalement, pouvaient respecter ça ?
Silence et harmonie.
Un requiem paradoxal et athée, voilà ce que nous propose Pascal Quignard dans une belle édition illustrée par Léonardo Cremonini et éventuellement mis en musique par Thierry Lancino
Pour les amateurs de musique liturgique comme pour les passionnés de culture gréco-latine et pour ceux qu'intrigue le dialogue des religions avec la pensée, ce livre est un incontournable.
Pour les amateurs de poésie pure enfin, ils y trouveront:
Silence et harmonie.
Thierry Noiret 2026-08-21
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