Parce que !

Féminisme avant l'heure

"Seulette suis et seulette veuil estre,
Seulette m’a mon doulx ami laissiée,
Seulette suis sans compagnon ne maistre
"

Nombreux sont ceux qui ont entendu ces vers mais que sait-on de cette Christine de Pizan avec un Z comme Pizzano car Christine était vénitienne et non pisane.

Ce ne sont pas des vers écrits par une ado en manque d’affection, ni même ceux d’une veuve éplorée qui regrette son mari (ce qui est quand même le cas), ce qu’elle pleure au-delà de son veuvage, c’est son dénuement, la perte de ses revenus et sa place dans la société. Son père décédé avait une charge près du roi; son mari, notaire à la cour, meurt d'une épidémie et la voilà seule à 23 ans pour entretenir la famille et gérer les propriétés, seule sans revenu; ce qu’elle pleure, c’est sa condition féminine si dépourvue…

De quoi va-t-elle vivre maintenant?

Au tournant des XIVe et XVe siècles, les choix sont maigres! Se remarier comme toutes lui conseillent! Non merci ! Entrer au couvent et lâcher ses enfants? Non merci!

Que sait-elle faire ?
Écrire.
Elle va écrire.

Christine de Pizan sera même la première à vivre de sa plume. Oui, oui alors qu'aujourd'hui bien des écrivains sont obligés d'exercer un autre métier pour survivre comme informaticien ou ramasseur de bébelles à requinquer1, Mme de Pizan, elle, en a vécu et ce en pleine guerre de 100 ans!

Le métier d’écrivaine, elle va le décliner sous de nombreuses formes, le perfectionner, l’employer à résister aux mouvements sociaux et aux révoltes de son siècle, aux guerres fratricides qui font rage.

Commandes des princes et des puissants ou inspiration personnelle, elle y met tout son art, elle s’exprime sur bien des sujets jusque là réservés aux mâles: la guerre, la politique, la théologie et prouve par a + b que les femmes n’ont pas attendu les hommes pour avoir un avis.

Si elle parle d’amour, elle a à cœur de révéler sa sensibilité et de décrire les souffrances des amants. Mais elle réaffirme le fragile devoir d’honneur et chasteté de la femme tout en jouant de la malicieuse voix des jeux de l’amour courtois.

Il y a en tout cas, chez Christine de Pizan, une très remarquable maîtrise de son art. Poétesse aguerrie, les contraintes formelles sont pour elle, source d’inspiration supplémentaire. Ainsi dans Cent ballades d'amant et de dame, nous sommes émerveillés par une poésie à la fois légère et subtilement rythmée.

La ballade nous offre cet effet musical particulier avec ses rimes simples et son refrain entêtant. L'envoi, chez Christine n'est pas seulement une forme conclusive commençant par "Princes", il est d'abord très agréablement diversifié tout au long du recueil. Il fait surtout étonnamment honneur à son titre d'ENVOI dans la mesure où il appelle la réponse contenue dans la ballade suivante.

Ce recueil est en effet un dialogue où chaque poème donne la parole soit à l'amant, soit à la dame (rarement à l'amour lui-même) dans une suite structurée de répons. Suite très habilement construite en un récit, car les rapports amoureux (tous chastes, je vous rassure, comme l'exige la tradition de l'amour courtois), évoluent, suivent un parcours narratif très précis tandis que progresse notre lecture: la dame se refuse d'abord, elle accepte ensuite les marques d'amour de l'amant mais celui-ci finit par se lasser d'elle. Elle finit par en mourir.

On ne peut qu'admirer l'évidente facilité avec laquelle Christine rédige sa poésie et parvient à cacher sa très malicieuse composition où se débat la pertinence de son sujet. L'amour, en effet, y apparaît tellement humain, avec une sensibilité que les romantiques ne désapprouveraient pas.

Passion, sens de l'honneur, tristesse, discours enflammé. Tout s'exprime avec grâce et authenticité.

"Puisqu’il s'en va; un autre ne m'est rien.
C'est mon trésor, ma richesse amoncelée,
Ce que je veux et recherche par-dessus tout:
Il est mon tout, je n'ai autre pensée.
"

Métaphores amoureuses, "votre beau corps qui est tour et sérail", débat entre passion et raison, désespoir et son contraire se succèdent avec grâce dans une logique du récit très moderne.

"Adieu qui m'a séduite
Puis par fausseté me tue
"

Dans ce roman d’amour, car les cent ballades en forment bien un avant la lettre, Christine affirme une fois de plus ses préoccupations quant au statut de la femme - rappelons-le les mariages sont arrangés en cette fin du XIVe siècle selon des préoccupations où l'amour et la passion ont peu leur place.

"Jamais je ne sus ce qu'est aimer et je n'en veux
Pas plus apprendre (...)
"

Donc parmi ces préoccupations féminines propres à ce siècle: l'importance de la chasteté et de l'honneur, le peu d'espace laissé aux femmes vis à vis des hommes plus aventuriers mais avant tout la revendication des femmes à être éduquées et pouvoir écrire donc exprimer leurs sentiments et produire une écriture toute féminine. C'est là, selon moi, l'art ultime de Christine de Pizan : qu'une femme parle ainsi d'amour en cette fin de Moyen Âge.

"Je te donnerai maintes couronnes
De fleurs, mais n'attendons plus
Le doux baiser. Donne-le-moi,
La séparation m'est une grande peine.
"

Ces ballades ouvrent la voie aux autrices de la Renaissance qui oseront exprimer leurs sensations sans craindre la réprobation, je pense d'abord à Louise Labé qui dira bientôt:

"je tremble et j'espère, et je brûle, et je suis comme une glace"

Mais Christine est surtout connue pour être une de ces fières pionnières du féminisme.

Revenons à ces vers célèbres : « Seulette suis et seulette veuil estre »

Sa vocation d’autrice, elle la décline par besoin autant que par passion. Pour se faire une place dans cette fin de XIVe siècle, elle le dit elle-même elle doit devenir un homme.

Non pas changer de sexe ! Mais prendre une place déjà réservée, s’assoir là ou aucune femme ne s’est assise, réclamer son dû devant les juges ou auprès des puissants, se refaire un nom à la cour, parmi les seigneurs et compagnons d’armes de son défunt mari.

Devenir un homme, c’est lire ce que femme ne lit pas, écrire ce que femme ne connaît pas, c’est surtout démêler l’inacceptable.

Écrire pour vivre, ce n’est pas qu’un exercice de plume, c’est défricher, dégager une place partout où l’homme a pris possession du terrain. D’abord réfuter les idées en cours:

L’art de la paix, voilà un des métier où femme excelle. La paix est bien suprême. Elle est l’état naturel du genre humain. Si les hommes souvent sont fauteurs de guerre, aux femmes d’apporter la paix. Elles sont garantes alors du bien commun.

Pacifistes donc les femmes pendant la guerre de 100 ans… tout en restant réalistes. Justice est maître mot dans les conflits : interdire les exactions, les viols, la mort des civils.

C'est en mettant en mots tous ces thèmes chers aux dames de ce temps jadis que Christine a inventé le féminisme ou du moins l’art de revendiquer les droits dus aux femmes ! Dans Le Livre de la Cité des dames, elle bâtit les principes fondamentaux de sa pensée.

Sa Cité est un récit allégorique : l'œuvre qu'elle bâtit est une cité de mots dont les édifices sont la réputation de celles qui n'ont pas démérité. Aussi leur exemple va se survivre dans leurs faits et gestes pleins de noblesse:

"toutes les femmes qui avez aimé, qui aiment et qui aimeront la vertu et les bonnes mœurs"

Plus qu'un catalogue des femmes vertueuses, cet ouvrage, en forme de cité, est surtout un refuge métaphorique pour la mémoire universelle où les générations futures pourront trouver des modèles de vertu et de courage afin de poursuivre l'œuvre: obtenir la reconnaissance et l'éducation qu'elles méritent.

"établir pour vous dans une cité enclose de murs un lieu de résidence honorable qui puisse vous servir de demeure perpétuelle tant que le monde durera"

Le mot à relever de cette citation est "perpétuelle". Christine a réussi ainsi à bâtir sa propre réputation assurant la pérennité des femmes nobles qui la précèdent.

Trois amies imaginaires vont l’aider à bâtir sa cité: Raison, Droiture et Justice. Elles l’accompagnent, justifient ses actes, rendent compte du bien commun. D’elles, Christine et ses lectrices, ses suiveuses, ses héritières pourront tout apprendre, éradiquer les préjugés, connaître la vérité à propos de cette histoire du féminin trop souvent occultée.

Bâtir une cité de mots où les femmes viendront se réfugier, ce n’est ni une prière, ni un catalogue de femmes vertueuses. La cité des dames est un lieu d’idées, de faits avérés, de vérités oubliées. Un lieu où l’on pourra se souvenir, se documenter, rétablir la vérité.

Féministe, assurément, tout en laissant aux hommes leur place : agir quand ceux-ci menacent le bon ordre public, parler quand ceux-ci se fourvoient dans la quête du bien commun.

Oui, son féminisme s’appelle réconciliation et partage.

Et il ne s'arrête pas là, à ces deux ouvrages. Des milliers de pages nous parlent de son siècle, nous découvrent sa pensée et nous annoncent un meilleur avenir pour la condition féminine.


Christine de Pizan au travail
Christine de Pizan au travail d'écriture - Image libre de droit.


Thierry Noiret 2026-10-30
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.
Le texte ci-dessus est en partie repris d'un ouvrage mi-roman, mi-essai auquel je mets la dernière main.

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  1. En québécois dans le texte :-)/↩

#christine de pizan #féminisme #moyen age #poesie