Parce que !

Poésie rapaillée

Une explosion de saveurs de la poésie québécoise.

Vivante, en quête de nouveauté, d’expression libre mais attachée à sa terre et à son parler, la poésie québécoise a beaucoup à nous apprendre. J'aimerais donc vous la faire découvrir, vous faire traverser l'océan au besoin, parler d'elle, dessiner quelques traits de cette poésie française en Amérique, dans cette Belle Province où je me suis installé il y a 20 ans.

Je ne cherche pas ici à définir, tracer aucune hiérarchie, ni à tous les citer ces poètes québécois, je vais en évoquer de certains, célèbres ou beaucoup moins, en oublier d’autres, intentionnellement ou c’est pas ma faute M’sieur ! Ils sont d’ailleurs bien trop nombreux ces rimailleurs de la Nouvelle France perdus dans un royaume qui n’est pas le leur ! Leur royaume d’ailleurs ce sont les mots.

Aujourd'hui Gaston Miron : L’Homme rapaillé

Superbe découverte que ce joyau brut de la poésie québécoise, ce poète qui compose depuis sa souffrance, son délabrement moral. Mais qu’est-ce que rapailler sinon rassembler ce qui est éparpillé, recoller les éclats brisés… Et la poésie de Gaston Miron est en pleine rapaille. J’invente le terme sans avoir à vous le définir.

Amour, désirs, souvenirs, appartenance à sa terre ou au genre humain, tout est à reconstruire, à restaurer. Écoutez plutôt :

"j'irai te chercher nous vivrons sur la terre
la détresse n'est pas incurable qui fait de moi
une épave de dérision, un ballon d'indécence
un pitre aux larmes d'étincelles et de lésions profondes
frappe l'air et le feu de mes soifs
coule-moi dans tes mains de ciel de soie
la tête la première pour ne plus revenir
si ce n'est pour remonter debout à ton flanc
nouveau venu de l'amour du monde
constelle-moi de ton corps de voie lactée
même si j'ai fait de ma vie dans un plongeon
une sorte de marais, une espèce de rage noire
si je fus cabotin, concasseur de désespoir
j'ai quand même idée farouche
de t'aimer pour ta pureté
(…)
qu'importe je serai toujours si je suis seul
cet homme de lisière à bramer ton nom
éperdument malheureux parmi les pluies de trèfles
mon amour ô ma plainte
de merle-chat dans la nuit buissonneuse
ô fou feu froid de la neige
beau sexe léger ô ma neige
mon amour d'éclairs lapidée
morte
dans le froid des plus lointaines flammes"
(…)

Amour d'une femme, d'une terre, peu importe, l'amour est mis en mots, en plaintes, en images, en chanson. Même si c’est juste de lui, de sa pauvre vie qu’il tire son inspiration, sa poésie étonne, entraîne, étreint, emporte tout au passage de ses métaphores inspirées :

"c'est moi maintenant mes yeux gris dans la braise"

Gaston Miron c'est une exaltation pour son pays, sa terre, une lutte pour son langage, un combat contre la misère et le destin des exploités... Cependant, délaissant le discours politique et social, le parler platte de tous les jours, il choisit de clamer en poésie la force de son existence dans sa vacuité, le peu de souci que la société se fait de lui, lui le poète, lui le québécois francophone, lui l'indépendantiste, lui le gagne-petit. Aussi, l'expression visionnaire de son pays et de la condition humaine ouvre et illumine un chemin fait de poésie.

"j'ai retrouvé l'avenir"

Son poème, son œuvre, tout son être, tout le Québec, il l'exprime dans un vocabulaire simple mais toujours intense et déroutant:

"Mon poème
comme le souffle d'un monde affalé contre sa mort
qui ne vient pas
qui ne passe pas
qui ne délivre pas"

Rapaillé car la mort ne parvient pas à soulager. Il reste la nature, l’éclat de la neige, le froid qui brûle comme l'amour pour nous inspirer.

C'est l'inspiration du vent du Québec, l'inspiration des étendues à perte de vue, de cette neige - va-t-elle enfin s'arrêter ? -, c'est le souffle fort d'un peuple qui s'éveille, c'est aussi un regard tendre et patient du quotidien, c'est toujours une vision magnifiée, une véritable poétisation de la vie.

"petite semaine pleine de poches de néant
le cœur a des arrêts brusques mais savants"

Gaston Miron est certainement un des grands moments de l’histoire québécoise, l’affirmation de la langue, la revendication sociale, l’aspiration à une identité à nulle autre pareille, à des rêves de géants, à des horizons plus que lointains.

C’est ça le devoir de rapailler !



Thierry Noiret 2026-08-14
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