Parce que !

Poésie de l'inventaire

Il y a de auteurs classiques et d'autres, même modestes, timides, qui sont intemporels. Aujourd'hui je vous parle d'un grand Monsieur qui, sans que ça paraisse, était présent partout dans le paysage artistique de l'après-guerre.

Mais l’avons-nous assez lu ? Le lisons-nous encore, cet ami, parfois bizarre, mais finalement plein de sagesse qui a illuminé une bonne partie du XXe siècle ?

Je veux parler de ce poète qui s’adressait à tous. Cet écrivain dont les récits crevaient l’écran des cinémas français. Ce rimailleur dont les poèmes étaient chansons que les plus grands ont interprétées. Yves Montant, Juliette Gréco, Serge Reggiani. Miles Davis a réinterprété ses Feuilles d’automne.

Je veux parler d'un regard curieux, d'un bricoleur de métaphores, d'un esprit de création inépuisable…

Vous l'avez reconnu avec son éternelle cigarette au bec. Je veux parler de Jacques Prévert.

Lui qui infatigablement chantait l’évidence : l’amour, la paix, la simplicité, les gens, la beauté généreuse autour de nous.

Lui qui a chanté la liberté, non pas celle des discours, mais celle de penser ce que l'on pense, de voir les choses de biais mais les dire en face...

Je veux parler de son sourire, lui qui a osé nous faire sourire…

Cette immense figure de la littérature post-surréaliste qui usait de mots simples, d’images étonnantes et d’un rythme reconnaissable entre tous.

Il dit non avec la tête
Mais il dit oui avec le cœur
Il dit oui à ce qu'il aime
Il dit non au professeur
Il est debout
On le questionne
Et tous les problèmes sont posés
Soudain le fou rire le prend
Et il efface tout
Les chiffres et les mots
Les dates et les noms
Les phrases et les pièges
Et malgré les menaces du maître
Sous les huées des enfants prodiges
Avec des craies de toutes les couleurs
Sur le tableau noir du malheur
Il dessine le visage du bonheur.

Ce rythme-là, celui de la marche à travers les rues de Paris, il est aussi celui d’un regard qui s’étonne, qui se contente de rassembler d’énumérer, de répéter combien la vie est étourdissante. Ces fameuses listes, les exégètes en ont fait un style : l’inventaire à la Prévert.

Une pierre
deux maisons
trois ruines
quatre fossoyeurs
un jardin
des fleurs

un raton laveur

une douzaine d’huîtres un citron un pain
un rayon de soleil
une lame de fond
six musiciens
une porte avec son paillasson
un monsieur décoré de la légion d’honneur

un autre raton laveur (…)

Vertige de la liste dirait Umberto Éco, car il y a une immense poésie dans les simples listes. Elle réside dans ce triple miracle dont le poète seul est capable: le rythme, les rencontres au hasard et la pénétrante beauté du quotidien. Car Prévert ne cherchait pas comme les surréalistes la beauté dans les profondeurs de l’inconscient, il n’avait qu’à se baisser pour la ramasser et l’afficher dans son recueil. La vie se suffit à elle-même.

Les listes, en effet, les inventaires si on y prête attention sont d'immenses réservoirs à étonnement, ce sont des espaces de rencontre, où le hasard le dispute à un ordre supérieur : l'émerveillement. Elles invitent à relire, à redécouvrir, à forcer le destin.

Jacques Prévert, un classique du XXe siècle. Et ce déjà de son vivant. Il nous a quitté en 1977. Il a illuminé mon adolescence.

Mais aujourd’hui ? Quelle est sa place ? Qui le pratique encore ? Pourtant, le lire, le relire est indispensable à tous les âges, faire rêver les ados, réfléchir les adultes et sourire les aînés…

Pour les cinéphiles, se repasser Drôle de drame, Quai des brumes, Les Visiteurs du soir ou encore Les Enfants du paradis pour retrouver l’atmosphère dans laquelle vivaient nos arrière-grands-parents…

Écouter encore Yves Montand chanter Les feuilles mortes; ressentir comment souvenirs et regrets deviennent joyaux…

Rafraîchir notre regard, affiner notre ouïe et réapprendre à parler, le voilà le rôle du poète.


Thierry Noiret 2026-08-07
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[^1]:Tous films dont Prévert a écrit le scénario pour Marcel Carné.

#inventaire #jacques prevert #poesie