Le grand homme qui ne voulait pas mourir
J’aime les commencements. Commencer un livre, partir en voyage, débuter l’écriture d’un récit, trouver les premiers vers de mon prochain poème… Pour être franc avec vous, je n’écrirais jamais que des débuts – romans, nouvelles, poèmes, tous laissés à l’abandon au milieu du 2e chapitre, de la seconde strophe… Ça vous dirait ?
Mais assez parlé de moi ! Enfin presque, en guise de commencement, je voulais vous confier que j’ai débuté l’année 2026 en grand. En faisant table rase de toute la littérature existante en quelque sorte.
Oui j’ai débuté 2026 par la lecture du premier récit de tous les temps, j’ai inauguré l’année 2026 avec L'Épopée de Gilgamesh1. Cette épopée est un premier pas de côté pour l'homme : le réel s'y fait légende, la légende se fait littérature.
Car il ne s'agit pas seulement d'un récit héroïque, truffé d'exploits… pas seulement même si Gilgamesh est un héros, un vrai!, qui abat des cèdres plus hauts que les montagnes et parcourt en un jour des chemins qui prennent des semaines aux marcheurs ordinaires. Il ne s'agit pas d'un mythe, pas seulement même si les dieux s'en mêlent, même s'ils ont le dernier mot, s'ils veillent à garder leurs privilèges notamment celui de rester éternels contrairement à ce gros bras qui la recherche à corps et à cris, cette éternité divine.
La morale divine restera sauve :
"Quand les dieux
Ont créé les hommes,
Ils leur ont assigné
La mort,
Se réservant l'immortalité
À eux seuls!
Toi, plutôt,
Remplis-toi la panse ;
Demeure en gaîté,
Jour et nuit"
Non ! Plus qu'un récit mythique, plus qu'une liste de faits héroïques, l'épopée de Gilgamesh inaugure la littérature en grande pompe. Des répétitions qui prennent tout leur sens quand elles se mettent à imiter le temps qui passe, des images saisissantes: Gilgamesh portera le cadavre de son ami "jusqu'à ce que les vers lui tombent du nez". Épopée donc mais aussi poème où les métaphores font office de symboles :
"Mon ami que je chérissais est redevenu argile"
Épopée mais aussi roman truffé d'aventures étonnantes telles que ce refus du héros de prendre une déesse pour amante, plus loin cette descente aux enfers digne de Virgile ou Dante ou encore cette version primitive du Déluge que l'on retrouvera dans la Bible.
Ce texte vieux de quelque 35 siècles avec ses trous à toujours combler, ses versions contradictoires, ses péripéties définitivement perdues, bénéficie en outre de cette beauté que seules les ruines antiques possèdent : la noblesse de leur délabrement.
Et ça aussi fait rêver.
Un texte précurseur et fondamental donc : c'est la condition humaine que Gilgamesh interroge, rien de moins que sa raison d'être sur terre, vivant et luttant pour affirmer son destin de héros refusant la mort et l'éternel néant.
Une épopée ? Un poème, un roman dis-je, avec, de surcroît, un épilogue digne des grands auteurs du XIXe siècle : à la fin du récit, le héros accepte son destin mortel et retourne modestement à son quotidien dans sa ville.
Une fabuleuse lecture en effet pour entamer 2026, cette année promise surtout à l'incertitude!
Au moins, déjà dès janvier, cette certitude : de grandes œuvres littéraires survivent au temps destructeur pour parler du destin de l'humanité. Un destin où aventures et poésie permettent de rester debout. Gilgamesh ne voulait pas mourir, on le lit encore 35 siècles plus tard.
Si c’est en Mésopotamie que l’écriture est née il y a plus de 5000 ans, la littérature, elle, y est née un bon millénaire et demi plus tard. Le Moyen-Orient a depuis toujours et encore pour longtemps de quoi nous étonner.
Thierry Noiret 2026-10-09
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.
J'ai lu la traduction et édition critique chez Gallimard de Jean Bottéro, éminent spécialiste de la Mésopotamie.↩