Parce que !

Élégie

Quelques traits de la poésie québécoise.

Vivante, en quête de nouveauté, d’expression libre mais attachée à sa terre et à son parler, la poésie québécoise continue de nous étonner.

Hugues Corriveau, Et là, mon père suivi de Et là, ma mère

S'il est faux de croire que la poésie nous parle sans cesse de la mort, il est pourtant une forme qui s'y prête bien : l'élégie.

Contrairement à l'éloge funèbre, cette forme poétique se décline dans la retenue, le geste simple, c'est pourquoi la poésie contemporaine ne la néglige pas. J'en veux pour preuve ce recueil élégiaque.

Et là, mon père suivi de Et là, ma mère

Élégie ou rite de passage vers l’au-delà ?

Ceux que nous avons perdus nous parlent encore dit-on… Et nous leur parlons aussi.

Pour qui prononçons-nous les élégies ? Pour nous-mêmes ? Silencieusement au plus profond de notre conscience. Que ceux, indiscrets, qui les entendraient, les liraient, gardent avec eux le mystère auxquels ils ont assisté : s'adresser à un proche sans être entendu !

Et ceux qui nous échappent mais n’ont pas encore poussé leur dernier souffle, nous entendent-ils ?

Comment parler à (et d') un père mourant ?

Plutôt que de s'asphyxier avec toutes ces questions, Hugues Corriveau choisit le partage, la poésie.

Il nous confie le plus intime. Ce qui jamais ne devrait sortir des lèvres d’un homme, d’une femme, ce dialogue avec un proche désormais sourd, il le pose sur le papier. Légèrement. Comme un soupir, un dernier. Il n’enfonce pas les mots dans la pâte à papier, il effleure avec l’encre quelques souvenirs et les laisse glisser sur une feuille trop blanche.

Et là, mon père : premier volet du recueil. Un père mourant, déjà mort, déjà un souvenir quoique, au fond de ses yeux, traîne encore quelque chose du passé, indicible, non communicable… un rien de bleu qui palpite où le poète cherche à :

"distinguer le surplus de ciel"

Le poète nous invite à son monologue dédié à ce père, cette évocation d'une vie sans larmoiement mais avec toute l'élégance d'un poète qui trempe ses mains dans son impuissance pour faire affleurer les métaphores fortes de ce moment de vie déjà perdant, perdu:

"Corps de biais sur les aiguilles de l'horloge."

Image saisissante où se côtoient le temps et sa négation proche.

Hugues Corriveau nous partage l'indicible, les rêves secrets de son père mourant mais a la précieuse décence de ne faire que les effleurer :

"En lui, le secret dissous de ce qu'il ne fut pas."

Nous assistons à un mélange de délicatesse d'un fils pour son père et de lucidité. Les élégies déploient leur verbe, étalent cette existentielle appréhension de la mort au grand jour mais la cachent aux yeux éteints du mourant.

"Mon père ne connaît pas sa destination de cendres"


Et là, ma mère : second volet du recueil.

Suite inéluctable, après le père, l’auteur assiste sa mère dans ses derniers moments. Autre drame mais le même : la mère là au bord du précipice, à deux doigts de passer dans l'au-delà.

Pour le poète, c'est l'ultime moment pour évoquer ce devoir de transmission de toutes les mères, de sa mère :

"Toute une vie, sans doute, pour accélérer la vie
Si essentiel de te poursuivre ainsi."

Mettre au monde, se dévouer, donner sa vie pour ses enfants, voilà le message mais les métaphores, encore, abondent :

"Elle est lunaire, solitaire Piéta face à la cérémonie des nuits et des aubes"

Tout un renversement d'images, cette mère piéta, alors que c'est elle qui meurt à petit feux et son fils qui la veille, quasi sur ses genoux.

Mais pour cette mère, la métaphore ne suffit pas : elle a un corps, lui aussi dessiné par ses propres enfants, ses accouchements successifs :

"Cousu, recousu, le corps offrande, le corps porteur."

Comme un gant, la veillée funèbre se transfigure tout au long de ce poème en une mise au monde. Évoquer la patience d'une mère dans une métaphore florale prend ici une toute autre signifiance.

"Pétales arrachés, mois après mois, à l'effeuillement des fleurs."

Dans cet effeuillement, le temps du souvenir se double du temps de l'agonie. Il s'agit de retenir le dernier souffle avant qu'il ne survienne et déjà verser les larmes du deuil.

Ni regret, ni espoir vain, mais ultime geste d'amour, le poète retourne ce don de la naissance que lui a fait sa mère; il tente de la mettre au monde, du moins la mettre en mots, trouver le passage pour prolonger l'improlongeable !

"Il faudrait que je puisse te mettre dans un moïse d'osier
Trouver le courage de t'envelopper de langes, blanc manteau définitif."

Une poésie forte, enveloppée de courage, de retenue, un art d'écrire que j'ai rarement pu applaudir comme ici.



Thierry Noiret 2026-10-02
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.

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