Poésie attentive
Quelques traits de la poésie québécoise - prise 2.
Vivante, en quête de nouveauté, d’expression libre mais attachée à sa terre et à son parler, la poésie québécoise a beaucoup à nous apprendre.
Je ne cherche pas ici à définir, tracer aucune hiérarchie, ni à tous les citer, ces poétesses et poètes québécois-es, je vais en évoquer une dont le langage appelle à la réflexion en pleine conscience.
Aujourd'hui Hélène Dorion, Un visage appuyé contre le monde.
Des vers paisibles, en pleine conscience, au lyrisme mesuré... Modestie ? Refus de précipiter ? Réflexion en mouvement ? La poésie d'Hélène Dorion construit lentement son enchantement, mot à mot, comme un nid où élever une pensée, où tisser une forme dans le paysage.
De quoi ces vers parlent-ils ?
Au début, il semble s'agir d'une séparation, un éloignement, une tentative pour rattraper le coup, une dernière fois...
Mais les poèmes s'enchaînent comme un récit qui déroule son fil.
Un nous, est-ce un couple, un nous majestatif, un nous englobant l'humanité entière ? Mais cela parle de perte, de rupture, d'inatteignable présence désormais.
Il y a aussi un vous: amant, ami, un autre, un Grand Autre... le lecteur aussi bien.
Il y a enfin un tu, amant ou simplement réflexif?
Mais cela parle-t-il d'amour, d'amitié, de parenté ou d'humanité?
Tu, nous, vous indifférenciés, jamais nommés... Un couple, un amant ? Des rôles non définis, un ensemble humain difficilement approchable, séparé par quelle frontière réelle ou imaginaire?
« par quel chemin les fleuves, l'herbe, l'oiseau
que nous sommes
ont-ils cessé de veiller sur eux-mêmes »
Notion de seuil, de bord à reconnaître, à franchir peut-être...
Des failles, en nous, la séparation, l'absence, le silence...
Infranchissables semble-t-il.
Prendre conscience, être attentif à ce que nous sommes, ce qui nous sépare des autres, la voilà la poésie d'Hélène Dorion.
«Vient le jour où l'on pose la main
sur un visage, et tout devient la clarté
de ce visage. Tout se nourrit
du même amour, d'un même rayon de bleu
et boit au même fleuve. Tout va
et vient dans un unique balancement des choses.»
Désir de rencontre de l'autre, désir tout court.
Tentative de renouer avec l'existant.
Une communication déjà perdue, que la poétesse cherche à instaurer, restaurer, prolonger, pérenniser ?
Temps qui s'ajoute au temps : voilà les mots, les rimes... du temps qui a passé.
« Il n'y a pas d'arrêt, et chaque atome le sait qui dessine dans l'espace le contour incertain du temps. »
Quelle place occupe l'être dans tout ça ? Depuis la naissance de l'univers jusqu'à l'aube, jusqu'à demain... Ténue, insoupçonnable, une humanité toujours à reconstruire. Une invite à plonger en nous-mêmes.
« Nul n'est chez soi. Ne possède rien. Nul n'avance, ne va plus loin qu'en lui-même. »
À travers le temps, à plonger dans notre humanité, dans notre cosmogonie, nos atomes en mouvement pour retrouver l'infime tremblement de la vie, l'humanité, la conscience...
« la vie s'accumule, le souffle devient l'égal du vent la matière se soulève et chaque chose bientôt s'éloigne retourne à son commencement »
De la cosmogonie à l'intime confidence
Depuis l'art pariétal, la vie naît de l'écriture...
Il reste toujours un espace à franchir
Une conscience à éveiller
Sur le ton même de la confidence, Hélène Dorion nous prodigue un lyrisme en mineur.
Lyrisme philosophique, à peine un murmure.

Photographie d'Hélène Dorion (sous licence libre sur Wikimedia Commons).
Thierry Noiret 2026-09-18
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi.