Mais qui sont ces fantômes ?
Dans toute guerre, il n'y a que des perdants. C'est et cela restera mon opinion. Certains pourtant perdent plus que d'autres. D'antiques croyances prétendaient qu'un cadavre abandonné sans sépulture errerait pour toujours aux portes des enfers.
Fantômes parmi les fantômes: non ceux qui hantent les châteaux en Écosse mais bien ceux que les conflits modernes oublient à jamais dans le désert des champs de bataille.
La poésie une fois de plus vient au secours de la mort ! Elle met des mots, prononce des patronymes, ne dramatise pas mais se souvient.
Coup de poing poétique de l'été 2025 quand j'ai lu cette Remontée des cendres de Tahar Ben Jelloun.
Oraison funèbre que ce long poème, La remontée des cendres, dédiée aux défunts de la guerre en Irak.
"Cette terre avide d'eau n'a eu que du sang pour irriguer le grand silence"
Si les soldats américains tombés en sol irakien ont eu droit à des funérailles officielles, qu'en est-il des victimes des bombardements ?
L'oubli ?
Aussi Ben Jelloun offre à ces corps abandonnés, ces martyrs sans sépultures, ceux qui n'ont point combattu, n'ont de sang sur leurs mains que le leur, un tombeau poétique.
"Nos enfants […] ils sautent sur des mines et leurs corps s'éparpillent"
Ben Jelloun rend leur dignité à ces corps sans vie, "ces membres éparpillés" (hommes, femmes, enfants tombés sous les bombes). Les mots et les regrets ne resuscitent personne, ne pardonnent rien, ne condamnent pas non plus, ni l'abandon des cadavres, ni les envahisseurs quels qu'ils soient. Mais, nous suggère-t-il, les poèmes, plus que les êtres vivants sont là pour durer.
Le ton est élégiaque, les images dures, les métaphores insupportables… Raconter l'absurde de la guerre, des massacres ne se fait pas sans brutalité. Les mots aussi blessent mais seulement quand il le faut.
C'était ici pour Ben Jelloun affaire de conscience. Se taire, laisser une page blanche, couleur de linceul, n'était pas viable. Les pages ne restent pas blanches quand les cadavres traînent anonymes dans le désert de l'indifférence.
Ainsi, après La Remontée des cendres, suivent une vingtaine de poèmes assemblés sous l'intitulé: Non identifiés. À ces Palestiniennes, Palestiniens pacifiques, quidams tombés sans raison, Tahar Ben Jelloun s'applique à redonner leur nom. Un nom… de quoi rendre un peu d'humanité à ces enlisés dans un conflit déjà vieux de plusieurs décennies.
N.B.: Époque de la rédaction du recueil : les années quatre-vingt-dix.
Et depuis lors, vous savez ce qu'il en est à Gaza…
"Quand un homme se souvient les yeux se ferment pour suivre le sable des mots."
Autant dire que ces vers résonnent bien fort dans mes tripes tandis que tant de civils à Gaza s'écroulent, ou que, ces jours-ci, tant de conflits refusent de s'essouffler.
Sable du désert, cendres laissées par les bombes, métaphores et poésie en guise de linceul, Ben Jelloun nous impose ainsi un deuil que nous avions peut-être omis de porter.
Aujourd'hui, l'Ukraine, Gaza encore, le Liban, le Yémen, l'Iran, Le Soudan, la RDC, le Sahel, la Somalie, guerre des gangs en Haïti, au Mexique et j'en oublie…
Il était et il reste donc urgent de se vêtir d'une telle parole, celle d'un Tahar Ben Jelloun notamment, pour prendre le temps de soupirer, ne pas oublier, comme l'on enfile un costume noir, un costume trop usé d'en avoir suivi des cortèges funèbres.
Tahar Ben Jelloun, La Remontée des cendres.
Thierry Noiret 2026-11-06
Cette modeste chronique n'engage absolument que moi. En aucun cas, elle ne veut inciter à la polémique mais au respect des victimes civiles.