Parce que !

Poésie de l'aporie

Ce billet prend ses racines dans la nouvelle de mon ami et ex-éditeur Daniel Ducharme : La poubelle1. Le narrateur nous raconte combien difficile est le geste de se débarrasser d’une poubelle. Inutile de jeter celle-ci à la poubelle car la voierie vous la retourne illico sur le trottoir!

Les grecs ont inventé un terme pour ce genre de situation insoluble : une aporie, c'est à dire ce genre problème qui, malgré tous nos efforts intellectuels, reste sans solution. Et mon sujet aujourd’hui est de vous démontrer que l’aporie n’est pas juste un jeu formel mais un exercice d’une très grande poésie.

L’aporie n’existe que dans le récit qu’on en fait; elle existe parce qu’il y a langage et construction sur le langage. « Être ou ne pas être » nous dit Hamlet : on n'est pas dans le vécu là mais dans le théâtre élisabéthain et sa très virtuose poésie. C’est dans l’expression de l’insoluble question que naît l’aporie. Le « poiein » des Grecs2 revient à la charge : la description de l’aporie est un faire très artistique qui démontre l’absurdité de certains moments de notre vie.

Cet absurde n’est lui-même pas dénoué de poésie car il parle de nous humains, il jette un regard tendre ou compatissant sur notre malhabileté à résoudre des scénarios d’une simplicité confondante.

Notre ami Daniel (ou son narrateur) a beau écrire sur sa poubelle : « CECI N’EST PAS UNE POUBELLE » - référence au surréalisme de René Magritte, elle en reste une mais quel sens donner à ce mot désormais… Contenant ou contenu… La poésie n’amalgame-t-elle pas toujours les deux (forme et sujet du poème) pour s’exprimer!

L’aporie est ce récit qui fonctionne telle une boucle sans fin et nous confronte à l’infini. Cercle vicieux comme un refrain qui malicieusement donne son rythme à un récit que l’on croyait linéaire. Chaque semaine la poubelle est mise au rebut : voilà le refrain de la chanson, la rime à la fin du vers qui nous chantonne à l'oreille. L'art de la répétition, c’est bien là l’inépuisable densité de la poésie en action. Parvient-on jamais au bout de la lecture, la compréhension d’un poème ?

Vient-on à bout des déchets que l’on jette ? Il en vient toujours de nouveaux et l’on rythme sa vie avec cette poubelle que l’on sort jusqu’à ce que la poubelle devienne défectueuse et hésite elle-même à se proclamer refrain ou couplet!

Non ! La poésie est sans limite, ne s’épuise jamais. Comme les couches de déchets que l’on répand sur notre terre, sédiments que les archéologues tentent de lire des siècles plus tard, la poésie remplit l’espace de la communication et s’obstine à nous faire signe parfois des siècles, des millénaires plus tard.


Thierry Noiret 2026-07-31
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